Les huiles essentielles sont-elles écologiques ?

Les huiles essentielles sont-elles écologiques ?

Les huiles essentielles, dont la production est en plein essor au niveau mondial, sont généralement perçues comme un produit sain, naturel… et écologique. Pourtant, l’étude des diverses facettes de leur empreinte écologique (utilisation de surface agricole, consommation d’eau, impacts sur la biodiversité, etc.) révèle une réalité très nuancée, avec des différences importantes selon l’huile essentielle considérée. Décryptage.

1. Des huiles essentielles à toutes les sauces

Alimentation, cosmétiques, aromathérapie, produits ménagers… Ces dernières années, les huiles essentielles font l’objet d’un vrai engouement pour un large éventail d’applications (voir figure 1), et voient leur production grimper en flèche.

Répartition des huiles essentielles par secteur de marché (en valeur)
Figure 1: Source des données : Qimdis, 2017 – Crédit illustration : © Ecotoxicologie.fr – Licence : tous droits réservés

Les estimations diffèrent, mais on retiendra que la production mondiale aurait triplé entre 1990 (environ 45 000 Tonnes) et 2017 (environ 150 000 Tonnes), pour représenter un marché d’environ 6 milliards de dollars (Onder, 2018). Une étude récente prévoit que celle-ci devrait continuer à augmenter de façon significative, sous l’effet d’une demande mondiale croissante qui s’élèverait à 473 000 Tonnes en 2027 (Ferraz, 2022a). La France est en première ligne sur ce marché, puisqu’elle était en 2019 le troisième pays exportateur et importateur mondial d’huiles essentielles (en valeur), derrière les États-Unis et l’Inde (FranceAgriMer, 2020).

Un tel niveau de production peut-il être sans conséquences pour l’environnement ?  Vous pourriez me répondre que les huiles essentielles sont des produits naturels, donc sans danger pour l’environnement. Malheureusement, tous les produits naturels ne sont pas écologiques. Pour vous en convaincre, il suffit d’avoir en tête l’exemple de l’huile de baleine, largement utilisée comme combustible et ingrédient de produits cosmétiques jusqu’aux années 1980, ou de la controversée huile de palme qui contribue à la déforestation en Indonésie et en Malaisie. On peut également citer le pétrole et le charbon, issus de la décomposition naturelle d’êtres vivants morts et enfouis dans les sols, et principaux responsables du changement climatique en cours. Dès lors, il apparait légitime de s’interroger sur le caractère écologique des huiles essentielles, au même titre que tout autre produit fabriqué à l’échelle industrielle.

2. Un produit gourmand en matière première végétale

Pour répondre à la question de l’impact environnemental des huiles essentielles, il faut s’intéresser à leur empreinte écologique. L’empreinte écologique, c’est un indicateur mesurant la surface de terre et de milieu aquatique nécessaire pour produire les ressources utilisées et pour absorber les déchets générés.

D’emblée, il faut être clair. Comme tout produit issu du secteur agricole, les huiles essentielles ont une empreinte écologique non négligeable. Selon l’espèce végétale, le lieu, le type d’agriculture et le procédé d’extraction considérés, elles peuvent dans certains cas induire une consommation importante d’eau, d’engrais, de pesticides et d’énergie (avec les émissions de gaz à effet de serre associées). Les huiles essentielles peuvent également être très gourmandes en matières premières végétales, mobilisant ainsi une surface importante. Cette surface dépend tout d’abord du rendement agricole (surface nécessaire pour obtenir 1 kg de matière végétale), forcément très variable selon les espèces et la géographie (conditions météorologiques, qualité de la terre, etc.). Elle dépend également du rendement d’extraction, c’est-à-dire de la quantité de matière végétale nécessaire pour obtenir 1 kg d’huile essentielle lors du procédé d’extraction (distillation ou expression à froid). Or, ce rendement d’extraction est relativement faible (et non compressible), bien que très variable selon l’espèce et la partie de la plante utilisées (voir figure 2 ci-après). Pour produire 1 kg d’huile essentielle[1], il faut par exemple 5 à 6 kg de boutons floraux de Clous de Girofle,  30 à 40 kg de sommités fleuries[2] de lavandin et 150 kg de sommités fleuries de lavande (Lebon, 2020). Connaissant ces chiffres, on comprend par exemple pourquoi 5 000 hectares de lavande sont nécessaires en France pour assurer une production d’huiles essentielles d’environ 100 tonnes par an (Assemblée nationale, 2021).

Rendement agricole et rendement d'extraction des huiles essentielles
Figure 2 : Masse d’huile essentielle produite pour 1 hectare cultivé : exemples du lavandin, des clous de Girofle, de la lavande et de la rose de Damas – 1. Sources : Schneider, 2007 ; ctht.org, 2023 ; Jardinsdefrance.org, 2023 – 2. Source : Lebon, 2020 – 3. Source : estimation « à la louche » du nombre d’hectares mobilisés sur la base de la production mondiale annuelle (FranceAgrimer, 2020) et de la masse d’huile essentielle produite par hectare

Dans un monde où la part des terres destinées à l’alimentation locale diminue, cette mobilisation de surfaces importantes pour la production d’huiles essentielles pose la question d’un possible accaparement de terres agricoles au dépend de la production alimentaire.

3. Une empreinte écologique très différente selon l’huile essentielle considérée

Mais attention, toutes les huiles essentielles ne doivent pas être mises dans le même panier ! Leur empreinte écologique est très différente selon l’espèce végétale considérée et le mode de culture associé. Pour bien comprendre, prenons quelques exemples relatifs aux différents impacts potentiels des huiles essentielles.

3.1 Utilisation de surface agricole ou naturelle

Concernant la surface mobilisée tout d’abord, la figure 2 met en lumière des différences très importantes selon les espèces végétales. Ainsi, quand 1 hectare (100 m x 100 m) ne conduit à la production que d’un seul kilogramme d’huile essentielle de rose de Damas, cette même surface permet de produire 200 kg d’huile essentielle de clous de girofle.

La géographie du territoire est également très importante pour juger de l’impact de la culture destinée aux huiles essentielles. On peut par exemple estimer que les champs de lavande et de lavandin ne prennent pas la place de cultures vivrières, dans la mesure où ils sont majoritairement implantés dans des territoires offrant peu d’alternatives agricoles, du fait de conditions pédo-climatiques (qualité du sol et climat) défavorables.

Enfin, il faut tenir compte du devenir des sous-produits issus de ces cultures (= ce qui n’est pas utilisé dans la production des huiles essentielles). Le comité interprofessionnel des huiles essentielles françaises (CIHEF) estime par exemple qu’ « une meilleure utilisation des co-produits tels que la biomasse et les hydrolats » est un des axes prioritaires de recherche pour améliorer l’impact environnemental de la filière des huiles essentielles de lavandes et de lavandins (CIHEF, 2008). Autre exemple : on peut considérer que les huiles essentielles d’orange et de citron sont écologiques du point de vue de la surface mobilisée, dans la mesure où elles sont extraites de la peau des agrumes (par expression à froid) et constituent donc une valorisation de sous-produits issus d’une culture vivrière.    

3.2 Consommation d’eau

Concernant la consommation d’eau, là encore le constat peut être très différent selon les espèces végétales. Ainsi, parmi les dix espèces les plus utilisées pour la production d’huiles essentielles au niveau mondial, trois ont un besoin en eau important (eucalyptus, citronnelle, giroflier), cinq ont un besoin en eau moyen (oranger, citronnier, menthe des champs, menthe poivrée et menthe douce), et trois ont un besoin en eau faible (cèdre et lavandin) (d’après les données de Jardinage.ooreka.fr).

Citronnelle, besoin en eau important, menthe poivrée, besoin en eau moyen et lavandin, besoin en eau faible
Figure 3 : Citronnelle, menthe poivrée et lavandin : trois espèces végétales parmi les plus utilisées pour la production d’huile essentielle, avec des besoins en eau très contrastés – Source des images : Sarangib de Pixabay, Matthiasboeckel de Pixabay et Anwic de Piwabay

L’huile essentielle de rose de Damas est « le pire cas », souvent cité en exemple. Il faut en effet arroser un hectare entier de rosiers pour produire un peu moins d’1 Litre d’huile essentielle. Fort heureusement, sa production reste à ce jour très faible à l’échelle mondiale (≈ 4 Tonnes/an). A l’inverse, l’arbre à thé[3] et la lavande, dont sont issues les deux huiles essentielles les plus vendues dans les pharmacies françaises (ENPAM, 2018), sont plutôt tolérantes à la sécheresse et ont donc un besoin en eau relativement faible. Signalons également que la mesure de l’impact d’une culture sur la ressource en eau nécessite de prendre en compte le contexte local : climat, disponibilité en eau du territoire, éventuels conflits d’usages, etc.

3.3 Biodiversité

Les impacts sur la biodiversité peuvent également être très contrastés. Prenons tout d’abord le cas des huiles essentielles issues de plantes cultivées. Les impacts sur la biodiversité locale peuvent être très négatifs dans le cas d’une monoculture (une seule espèce) de type clonal (plants génétiquement identiques, obtenus par bouturage) avec utilisation de pesticides. Dans ce mode d’agriculture, la vie du sol est appauvrie, les insectes sont moins nombreux et moins diversifiés (en raison des insecticides et du manque de nourriture), tout comme les oiseaux. A l’inverse, si ces plantations sont intégrées dans une exploitation appliquant les principes de l’agroécologie (rotation ou distribution de différents types de cultures, pas/peu d’utilisation de pesticides, plantation d’arbres et de haies entre les cultures, etc.), elles peuvent contribuer à faire prospérer la biodiversité locale. Les connaissances scientifiques montrent par exemple que l’agroforesterie (associations d’arbres et de cultures sur une même parcelle) est corrélée à une augmentation de la biodiversité de l’ordre de 60 %, tandis que les rotations de cultures sont associées à une augmentation de 37 % (Tibi et al., 2022). Cette augmentation de la biodiversité permet en retour une régulation naturelle des bioagresseurs (insectes ravageurs, champignons pathogènes, « mauvaises herbes ») qui peuvent menacer les cultures. On notera qu’en France, les huiles essentielles issues de l’agriculture biologique représentent environ 40 % des ventes en pharmacies et parapharmacies (ENPAM, 2018).

Prenons maintenant le cas des huiles essentielles issues de la cueillette de plantes sauvages. Celles-ci concernent heureusement majoritairement des espèces communes largement répandues. Il y a néanmoins quelques exceptions. Aniba rosaeodora, arbre poussant dans la forêt amazonienne, est une espèce menacée en raison notamment de l’exploitation de son tronc pour la production d’huile essentielle de bois de rose, qui entre dans la composition de plusieurs parfums prestigieux, tels que Chanel n°5 (PureEssence-Aroma.fr, 2024). Cet arbre précieux est donc devenu très rare et est inscrit sur la liste rouge des espèces « en danger » de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) (UICN, 2024a). Certaines plantes du genre Boswellia spp, utilisées pour la production d’huile essentielle de résine d’encens, sont également considérées comme  « vulnérables » par l’UICN (UICN, 2024b).   

L'huile essentielle de "bois de rose" est extraite du tronc de l'arbre Aniba rosaeodora, que l’on retrouve surtout dans la forêt amazonienne
Figure 4 : L’huile essentielle de « bois de rose » est extraite du tronc de l’arbre Aniba rosaeodora, que l’on retrouve surtout dans la forêt amazonienne. Cet arbre est inscrit sur la liste rouge des espèces « en danger » de l’UICN – Crédits : Christma chota Mendoza de Wikipedia – Licence : CC BY-SA 4.0 et Puressence-aroma.fr

Les impacts de la production d’huiles essentielles sur la biodiversité peuvent également être liés au processus de distillation. Dans les pays en voie de développement, l’huile essentielle est souvent distillée dans des alambics artisanaux qui consomment d’importantes quantités de bois. Ainsi, dans l’Union des Comores, la filière de l’huile essentielle de fleur d’ylang-ylang (qui constitue 20 % des recettes d’exportation du pays !) est à l’origine de 10 à 15 % de la déforestation locale (FFEM, 2017). A Madagascar, la production d’huile essentielle de Girofle contribue également à la déforestation. Différents projets sont en cours depuis les années 2010 pour réduire l’impact de ces filières, notamment par la diffusion d’unités de distillation à foyer économe qui permettent de réduire considérablement la consommation de bois.

Enfin, nous avons vu que les huiles essentielles étaient largement présentes dans les cosmétiques, dans les produits ménagers, et même dans certains médicaments et pesticides. Une fraction d’entre elles peut donc être rejetée directement ou indirectement dans le milieu naturel. Rappelons qu’une huile essentielle est un assemblage de plusieurs dizaines de molécules actives, à des concentrations jusqu’à 100 fois plus importantes que dans les plantes d’où elles sont extraites (Lebon, 2020). Se pose alors une question : la (petite) fraction d’huile essentielle qui parvient au milieu naturel peut-elle entrainer des effets toxiques pour les organismes qui y vivent ?

La réponse dans un prochain article…

Vivien Lecomte


Article rédigé par Vivien Lecomte le 5 février 2024, Ecotoxicologie.fr : tous droits réservés

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[1]Les huiles essentielles étant généralement moins denses que l’eau, 1 kg équivaut en moyenne à 0,9 Litre.

[2]Sommité fleurie = fleur + une partie de la tige

[3]L’Arbre à thé est majoritairement cultivé en Australie. Il nécessite un arrosage assisté au début de sa vie puis ponctuellement un appoint en cas de période sèche et chaude prolongée (Gardeningknowhow.com, 2022).

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