Un monde « sans pollution chimique » est-il possible ?
PAR NATHALIE CHÈVRE

Le 25 avril 2022, l’Europe a publié sa « feuille de route » pour interdire les substances chimiques les plus dangereuses.
Cette publication fait suite à la décision prise par la Commission européenne le 14 octobre 2020, de tendre vers un environnement sans pollution chimique.
Concrètement cette stratégie vise à « stimuler l’innovation en faveur de produits chimiques plus sûrs et plus durables » et à renforcer « la protection de la santé humaine et de l’environnement contre les produits chimiques dangereux ». Elle prévoit notamment « d’interdire l’utilisation des produits chimiques les plus nocifs dans les produits de consommation tels que les jouets, les articles de puériculture, les cosmétiques, les détergents, les matériaux en contact avec des denrées alimentaires et les textiles, sauf s’ils se révèlent essentiels pour la société, et de veiller à ce que tous les produits chimiques soient utilisés de manière plus sûre et plus durable”. C’est le pacte vert.
150 000 substances autorisées en Europe
C’est ambitieux.
Car faut dire qu’il y a du travail.
Il y a sur le marché en Europe actuellement quelque 150 000 substances chimiques autorisées. Le Monde avance le chiffre de 12 000 d’entre elles ayant des effets perturbateurs endocriniens et près d’une sur cinq étant cancérigène, mutagène ou reprotoxique (c.à.d. pouvant altérer la reproduction).
Alors c’est une très bonne nouvelle de savoir que l’Europe va mettre de l’ordre dans tout cela. Et je devrais applaudir des deux mains !!
Or j’avoue être très sceptique sur les résultats concrets de cette stratégie.
Il faut dire que la directive REACH, qui visait à « mieux protéger la santé humaine et l’environnement contre les risques liés aux substances chimiques », est passée par là.
Lorsque cette directive a été acceptée en 2006, j’étais très enthousiaste. Enfin, les États se dotaient d’une loi qui obligeaient les industriels à montrer qu’une substance ne présentait pas de risque pour pouvoir la mettre sur le marché. Ce n’était plus à nous, scientifiques, et aux administrations, de devoir démontrer ce risque pour qu’elle soit retirée du marché.
L’accouchement de cette directive fût difficile. Un intense lobbying, autant du milieu industriel que des ONG, a eu lieu à Bruxelles.
Au final, c’est seulement 30 000 substances sur les 150 000 qui devaient être évaluées, soit celles produites à plus de 1 tonne par an.
Mais l’adoption de cette directive nous a réjouis, toxicologues et écotoxicologues. Nous allions enfin en savoir plus et pouvoir évaluer le risque environnemental des molécules qui nous entourent. Je me souviens d’en avoir parlé avec enthousiasme aux volées d’étudiants qui suivaient mes cours.
Des données inutilisables pour un grand nombre de substances
En 2022, maintenant que les dernières données ont été reçues par l’agence européenne des produits chimiques à Helsinki, force est de constater que le soufflé est retombé.
En mai 2019, des documents de l’association environnementale allemande Bund, cités par Le Monde, montraient que plus de 654 entreprises allemandes ne respectaient pas la directive REACH. Ils parlaient même de “dieselgate” de l’industrie chimique.
En effet, les données permettant de caractériser le danger toxicologique (effets sur l’homme) et écotoxicologique (effets sur l’environnement) étaient « non conformes » ou « insuffisantes » pour 940 substances, dont 41 produites entre 12 et 121 millions de tonnes par an. Ainsi le phtalate de dibutyle, un plastifiant soupçonné d’être un perturbateur endocrinien, est aujourd’hui encore largement utilisé dans les jouets.
Récemment, des collègues se sont également penchés sur les valeurs d’écotoxicité à disposition dans la base de données REACH. Sur les 305 068 données trouvées, seules 54 353 étaient utilisables. C’est-à-dire que 82 % des valeurs à disposition ne pouvaient pas être utilisées pour évaluer le risque environnemental d’une substance !
Pourquoi un pourcentage si élevé de données non utilisables?
Ces collègues posent plusieurs hypothèses comme des erreurs lors de la saisie des données. Mais pas seulement. Parfois, les conditions des tests ayant permis de produire ces données ne sont pas précisées. Ou encore il est mentionné que la toxicité est inférieure à une certaine valeur, mais cette valeur n’est pas donnée.
C’est un énorme gâchis. Énormément d’argent a été investi pour créer des données inutilisables. Et au final, cette réglementation sensée mieux nous protéger ne le fait pas.
Lire aussi | Les bioessais de laboratoire : évaluer la toxicité des polluants en conditions contrôlées
Le poids des lobbies
Mais il y a encore pire à mon sens. Dans son excellent livre « Toxiques légaux », Henri Boullier montre que même pour des substances dont la toxicité est reconnue, « des députés, des avocats, des hauts fonctionnaires, des représentants d’entreprise et des chefs d’État ont progressivement inscrit dans le droit l’impossibilité d’interdire les molécules chimiques, si toxiques soient-elles ».
S’inscrit dans la loi notamment le fameux « principe d’exception » lorsqu’une substance est utilisée dans un usage contrôlé.
Je m’explique. Une substance dangereuse peut par exemple être utilisée sur un lieu de travail si les conditions d’exposition sont contrôlées et donc que la santé du travailleur n’est pas mise en danger. Sont ainsi établies cartes de risques et mesures de protection. Mais souvent dans la pratique, comme le montre Henri Boullier, ces mesures ne sont pas appliquées correctement.
C’est donc un constat bien amer que celui que l’on peut faire sur l’application de REACH. Malgré la volonté affichée en Europe de mieux contrôler les substances chimiques, l’échec est flagrant.
Il faut dire que l’Europe est le deuxième plus grand producteur de chimie au monde et que ce marché représentait 499 milliards d’euros en 2020. Un lobby important quand il s’agit de négocier des règlements et des directives.
Alors ? Est-ce que cette nouvelle volonté de l’Europe nous permettra d’aller plus loin que REACH ? Est-ce que la nouvelle feuille de route nous conduira réellement vers un monde sans pollution chimique ?
Un rapide coup d’œil à la liste des substances déjà pointées du doigt me laisse songeuse. Il s’agit des classiques « bisphénol A » ou « PFOS », déjà en partie réglementés.
La volonté de l’Europe est cependant clairement affichée. L’avenir dira où cela nous conduira.
Références :
-Boulier H. 2019. Toxiques légaux. Comment les firmes chimiques ont mis la main sur le contrôle de leurs produits. Editions la découverte.
-Saouter et al. 2019. Using REACH for the EU Environmental Footprint: building a usable ecotoxicity database (part I). Environmental Chemistry and Toxicology. doi: 10.1002/ieam.4168
-Une partie de cet article est repris d’un ancien article de mon blog « Petite chimie du quotidien ».

Article posté le 15 mai 2022 par Nathalie Chèvre, maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne, Suisse.



Il se vend près de 6 shampoings chaque seconde en France soit près de 200 millions de bouteilles par an
Les produits d’entretien classiques contiennent des tensioactifs (appelés aussi agents de surface ou détergents) qui permettent d’éliminer les graisses et autres salissures à la surface de matériaux. Les détergents anioniques (charge négative) et amphotériques (dont la charge dépend du pH de l’eau) sont particulièrement présents dans les produits nettoyants, en raison de leurs propriétés nettoyantes et moussantes
Les phtalates, produits à quelque 6 millions de tonnes par an dans le monde
20 millions de lave-linge tournent en France chaque jour en moyenne
La France est le 4ème consommateur mondial de médicaments : plus de 3000 médicaments à usage humain et 300 médicaments vétérinaires sont actuellement disponibles sur le marché français. Une fois que ces substances ont agi dans l’organisme, elles sont excrétées, essentiellement dans les selles et les urines, puis relarguées dans les réseaux d’eaux usées (médicaments humains) et dans les sols (médicaments vétérinaires). Une partie de ces résidus de médicaments se retrouvent donc d’une manière ou d’une autre dans le milieu aquatique. Des traces de ces composés sont d’ailleurs régulièrement détectées dans les eaux de surface et même dans les eaux de nappe
On estime que 4000 à 6000 tonnes d’écran total sont libérées chaque année dans les zones de récifs tropicales par les 78 millions de touristes qui s’y rendent
En raison de son faible coût, l’huile de palme est, depuis quelques années, très utilisée dans l’alimentation: elle est présente dans 1 produit alimentaire empaqueté sur deux vendus en Europe (chips, biscuits, crème glacée, etc.). Or, la plantation de palmiers est à l’origine de déforestation, notamment en Indonésie. Dans ce pays, 3 millions d’hectares de forêt tropicale ont été détruits à cet effet entre 1990 et 2005 et le gouvernement prévoit un plan d’expansion des plantations de palmiers à huile de 14 millions d’hectares. La conversion des forêts en palmiers à huile a montré une perte de 80 à 100% des espèces de mammifères (dont l’orang-outan), reptiles et d’oiseaux dans ces zones
Les animaux se nourrissent d’aliments (céréales, petits animaux, etc.) contenant différents polluants. Au fil du temps, ces derniers s’accumulent dans l’organisme de l’animal et en particulier dans les graisses (phénomène de bioaccumulation). Ainsi, une étude de 2010 a révélé la présence de nombreux pesticides et de PCB dans du saumon et du steak haché achetés dans des supermarchés de la région parisienne
Tout comme les fruits et légumes, le riz peut contenir différents polluants tels que des pesticides, en particulier s’il est issu d’une agriculture intensive classique (non « bio »). Ainsi, une étude de 2010 a révélé la présence d’isoprothiolane et de tricyclazole, 2 pesticides interdits d’usage en Europe, dans du riz acheté dans des supermarchés de la région parisienne
L’eau du robinet est globalement de bonne qualité en France et les normes en vigueur sont généralement respectées
Les fruits et légumes issus de l’agriculture intensive « classique » (c’est à dire non « bio ») contiennent des mélanges à faibles doses de substances chimiques classées, par les instances officielles, cancérogènes certaines, probables ou possibles ou soupçonnées d’être perturbatrices du système endocrinien. C’est ce qu’illustre notamment une étude de 2010 qui a révélé la présence de nombreux pesticides dans des produits achetés dans des supermarchés de la région parisienne
Le lave-vaisselle est généralement moins consommateur en eau (12 L) que le lavage à la main qui dépend beaucoup du manipulateur (10 à 50 L)
Le liquide vaisselle est un détergent composé d’agents nettoyants appelés tensioactifs, mais aussi de colorants, conservateurs et parfums de synthèse. Bien que les tensioactifs ont l’obligation d’être biodégradables à 90%
Les composés perfluorés (PFC), tels que le téflon, ont la propriété de repousser l’eau, les matières grasses et la poussière. Ils sont ainsi utilisés comme antiadhésif dans de nombreuses poêles et casseroles. Les PFC sont persistants et s’accumulent dans les êtres vivants: certaines études ont révélé la présence de certains PFC dans les cours d’eau et les poissons (dans le foie notamment) ainsi que dans le sang humain
3,8 millions de tonnes de bisphénol A (BPA) ont été produits en 2006
Ces bouteilles contiennent notamment des phtalates, produits chimiques utilisés en tant que plastifiants et qui font partie de la famille des